الصفحة الرئيسية › ثقافة

ثقافة Bouarrouj : la mémoire à l’épreuve des textes, Réponse à Hichem Skik Par Abdelhamid Larguèche

نشر في  28 سبتمبر 2026  (09:45)

Par Abdelhamid Larguèche, historien

La réponse de Hichem Skik à mon article sur Noureddine Bouarrouj m’a moins surpris par ses désaccords que par sa manière de refermer une discussion que je cherchais, justement, à ouvrir.

Je ne lui répondrai donc pas sur le terrain de la polémique personnelle. Nous appartenons, lui et moi, à une même histoire et à une même génération militante, même si nos chemins ont ensuite divergé. Je connais ses engagements, et je respecte tous ceux qui ont donné une part de leur vie à une cause qu’ils jugeaient juste.

C’est parce que nous avons partagé cette histoire que nous pouvons aujourd’hui la regarder avec une liberté qui nous était peut-être refusée hier.

Ce que nous croyions savoir

Pour beaucoup de militants de ma génération, qui ont vécu les débats du mouvement communiste tunisien et international dans les années 1970 et 1980, certaines accusations portées contre Noureddine Bouarrouj et ses proches avaient valeur de certitudes : « entrisme » au sein du PSD, le parti au pouvoir, ou encore « opportunisme de droite ».

Il ne s’agissait pas de simples nuances théoriques. Ces accusations ont fixé une image politique de Bouarrouj et de ses compagnons. Elles ont été reprises, transmises, enseignées ; certaines ont même été systématisées dans des textes destinés à la formation des cadres.

C’est cela que je veux interroger. Car une accusation répétée pendant des années, de militant en militant, finit par peser bien plus lourd que les preuves sur lesquelles elle repose.

Or la situation a changé. Des textes réapparaissent, des positions sont relues, des témoignages sont recueillis. Il devient enfin possible de confronter les accusations anciennes aux documents eux-mêmes.

Le livre de Hédi Dhoukar y contribue. Les textes et les témoignages qu’il rassemble font émerger des éléments longtemps méconnus, peu diffusés ou simplement tenus à l’écart de la mémoire militante dominante.

Ce travail ne tranche pas tout. Mais il nous oblige à rouvrir le dossier. Tout l’enjeu est là.

Quand les textes réapparaissent

Si l’on a longtemps présenté Bouarrouj et son groupe comme engagés dans une stratégie d’« entrisme » au sein du PSD, une question élémentaire s’impose : sur quels textes repose cette accusation ?

Que disaient leurs propres écrits ? Quelle analyse faisaient-ils du régime ? Quelle stratégie proposaient-ils ? Comment concevaient-ils le mouvement populaire et le rapport au pouvoir ? Et surtout : leurs positions correspondaient-elles à ce que l’on en a dit par la suite ?

C’est là que commence le travail de l’historien.

Je ne demande pas que l’on remplace une légende par une autre. Je demande que les accusations soient soumises à la même exigence critique que les défenses qu’on leur oppose aujourd’hui.

Si les textes confirment les accusations, il faudra le reconnaître. S’ils les nuancent, il faudra nuancer. S’ils les contredisent, il faudra avoir le courage de le dire.

Voilà ce que j’appelle l’esprit critique.

Pourquoi ce débat dérange-t-il encore ?

La réaction de Hichem Skik soulève une question plus large. Pourquoi cette histoire suscite-t-elle encore des réactions aussi défensives, alors que le Parti communiste tunisien n’existe plus comme organisation et que des décennies nous séparent de ces affrontements ? Pourquoi ne pas la traiter, enfin, pour ce qu’elle est devenue : un objet d’histoire ?

Hichem Skik fut un proche compagnon de Mohamed Harmel. Il porte une mémoire singulière de cette période, et cette mémoire mérite d’être entendue. Mais elle reste une mémoire parmi d’autres.

Mon propre récit ne fait pas exception. Il doit être confronté à celui de Hichem Skik, aux témoignages des autres militants, aux écrits de Bouarrouj lui-même, aux documents du parti et aux recherches en cours.

C’est pourquoi je regrette que mon article ait été lu comme une attaque plutôt que comme une invitation au débat. Nous n’avons plus de camps à défendre. Nous avons une histoire à comprendre.

Le parti a disparu, la question demeure

La situation a quelque chose de paradoxal. Le parti auquel nous avons appartenu n’existe plus. Son héritage organisationnel a été profondément transformé, voire liquidé, par l’histoire qui a suivi. Les nouvelles générations ne sont plus prisonnières des anciennes frontières militantes. Pourquoi continuerions-nous, nous, à défendre les mêmes récits avec les mêmes réflexes ?

Nous avons assez vécu pour savoir qu’aucune organisation politique n’a toujours raison, et qu’aucune génération militante n’est exempte d’erreurs.

Une organisation peut disparaître ; ses réflexes, eux, lui survivent. C’est contre cette survivance que l’esprit critique doit s’exercer.

Nous avons appris, autrefois, à nous méfier des vérités officielles, des dogmes, des accusations politiques érigées en certitudes. Nous ne pouvons pas appliquer à notre propre passé les mécanismes que nous dénoncions ailleurs.

Rien ne se construit durablement, dans la pensée comme dans la praxis, sans esprit critique.

Une pensée qui ne supporte pas la contradiction se fige. Une mémoire qui refuse la confrontation devient une orthodoxie. Et une politique incapable de revenir sur ses propres erreurs n’a pas grand-chose à enseigner de la démocratie aux générations nouvelles.

Ce que nous devons aux générations nouvelles

La vraie question n’est donc plus seulement : qui avait raison, Bouarrouj ou ceux qui le combattaient ? Elle est désormais : avons-nous le courage de vérifier ce que nous avons cru pendant des décennies ?

Beaucoup d’entre nous ont forgé leur jugement sur Bouarrouj à partir d’accusations transmises dans le cadre même de la formation politique. Si certaines se révèlent mal étayées par les textes, il ne s’agira pas d’humilier ceux qui les ont crues : ils étaient eux-mêmes les héritiers d’une information partielle.

Il s’agira de reconnaître que la recherche historique peut libérer la mémoire de ce que la mémoire militante avait figé en certitude.

Je ne demande donc pas la réhabilitation d’un homme contre d’autres hommes. Je demande quelque chose de plus exigeant : la réouverture du dossier.

Une invitation, pas un procès

Ce débat n’a pas pour objet de juger Mohamed Harmel. Harmel appartient lui aussi à l’histoire, avec son rôle, ses choix, ses mérites et ses responsabilités, comme tous les acteurs de cette période.

Je souhaite plutôt que le témoignage de Hichem Skik, comme celui d’autres anciens militants, devienne le matériau d’une histoire contradictoire. Qu’ils disent ce qu’ils ont vu. Qu’ils publient les textes qu’ils ont conservés. Qu’ils expliquent les débats auxquels ils ont pris part. Que les chercheurs les confrontent. Et que les nouvelles générations puissent enfin lire ces documents sans hériter des anciennes condamnations.

Le meilleur hommage que nous puissions rendre à notre propre engagement n’est pas de défendre toutes nos anciennes certitudes. C’est d’avoir assez confiance dans la vérité pour les mettre à l’épreuve.

Voilà pourquoi je persiste : un débat public, documenté et contradictoire sur cette histoire est aujourd’hui non seulement possible, mais nécessaire.

Non pour rouvrir les anciennes querelles. Mais pour les dépasser.

Non pour dresser un nouveau tribunal. Mais pour établir les faits.

Non pour opposer les mémoires. Mais pour les confronter.

Et peut-être, enfin, permettre à une génération nouvelle de découvrir le passé politique de ses aînés sans recevoir en héritage leurs silences, leurs blessures et leurs certitudes intactes.

La mémoire n’est pas un sanctuaire.

C’est une matière vivante, qui doit accepter l’épreuve des textes, de la critique et du débat.